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Suricate de gauche écosocialiste en vigilance républicaine. Vous reprendrez bien un peu de culture ?

Paradis et tristesse

Posted on August 16 2015

Paradis et tristesse

1er jour fin juillet

Arrivée en Grèce. Images de la Vouli, le parlement hellène à la télé dans l’aéroport d’Athènes. Idem à notre hôtel sur Mytilène. Il est plus de onze du soir à notre arrivée. Maria, la proprio de la pension dit qu’elle n’augmentera pas les tarifs et que la hausse de 10% de la TVA sera de sa poche. « Tout augmente, l’eau, l’électricité... ». On demande s’il y a quoi que ce soit d’ouvert. Vous rigolez ? Jusqu’à deux, trois heures au moins ! On va diner. On trouve un super concert de musique grecque. Il nous suffit de commander un verre parmi les Grecs –pas un seul étranger- dans le café qui l’a programmé. Les spectateurs entonnent les chansons en symbiose palpable. On dirait de la joie. Local du KKE, le PC du coin, sur le port , celui de Syriza juste dans une rue derrière. On sourit.

Un taxi, 2 heures 30 du mat’ se dit désolé pour son pays. Il est au bord des larmes. Il nous remercie de venir. La saison est morne. Il a voulu voter pour la première fois aux élections qui ont porté Syriza au pouvoir. Il a voté pour eux. Avant, il s’abstenait.

Paradis et tristesse.

2ème jour fin juillet

Il fait une chaleur infernale. Le soleil est de plomb. On abandonne la marche pour rejoindre la ville sinon on crève. Un bus municipal passe par là. Miracle, on est à la station d’arrêt au moment où il se pose. On lui demande combien c’est. Il ne répond rien. Il fait juste un geste à la asseyez-vous. A la descente, je réitère ma proposition de payer. Il fait un geste à la à quoi bon, au point où on en est.

C’est probablement déjà financé par la mairie.

13 heures C’est l’heure déjeuner pour les touristes, pas de clients ou presque dans les restaus.

15 heures, les Grecs commencent à remplir les terrasses.

16 heures. Grappes d’hommes le long de la route écrasée de chaleur menant à la plage du coin. Un graffiti sur une maison concernant les « migrants ». Je ne sais si c’est hostile ou pas.

Sur la plage, que des Grecs. Ce n’est pas ma première fois dans ce pays, loin de là. Je n’avais jamais vu ça. Il ne semble s’agir que des mômes de la « jeunesse dorée ». Le lieu est annoncé comme payant. Personne au guichet. Pas d’argent pour ce poste ? Ou foutu pour foutu, tout sera gratos, on laisse courir ? Impression de temps suspendu.

Retour de plage, on retraverse le camp de fortune. Je prends des photos, le plus discrètement possible. Indécence ou information ?

19 heures On flâne dans les ruelles. Goût de cendre dans la bouche. On se regarde. On sait qu’on pense la même chose : pas un chat dans le quartier commerçant ; pas d’Anglais, pas de Français, pas de Nordiques et pas d’Allemands. Les seuls présents sont majoritairement des Athéniens. La gueule d’enterrement des commerçants se comprend : combien de temps leur emploi ou leurs boutiques vont-ils tenir ? Des maisons à l’air abandonné ont les vitres recouvertes de papier journal. Au moins 20% des commerces sont fermés. Enoiketai : à louer. Κατοικιών : A vendre. On loue, on vend, oui, mais à qui ? Heureusement, pour l’île, elle est un centre universitaire, ce qui, on le suppose, lui assure, quelques rentrées avec les étudiants. Tiendraient-ils autrement ?

Plus tard, un taxi blague sur Merkel, da da, sans qu’on n’ait même tenté d’évoquer la situation.

On écoute un concert de rebetiko, que des Grecs.

Sentiments mélangés. Partagée entre le bonheur de n’être qu’avec des Grecs et l’inquiétude désolée de les voir constater que s’envole une des sources majeures de leur économie : le tourisme étranger.

Paradis et tristesse.

3ème jour fin juillet

Petit déj et constat : plus de cigarettes, les Grecs ne sont plus qu’aux roulées. Les clopes sont à 3€50 pourtant. C’est dire ! Non, pour ici, c’est trop cher.

Au réveil, je me dis qu’eux aux moins ont des locaux pour Syriza pas seulement sur Athènes, eux, et ils ont des élus. Un mec du coin me disait qu’ils avaient des locaux avant ces dernières élections et pas sous loués par le PC du bled. Ça me fait sourire tant j’avais voulu cette permanence plus que symbolique. Je nous trouve clampins à la remorque sur le coup, comme d’hab.

Un commerçant nous parle. Il n’a aucune raison de se confier. On sourit, ça lui suffit : « Avec peu de mots, on disait efficacement des choses puissantes dans les temps anciens. Aujourd’hui, on utilise beaucoup de mots pour ne rien dire.

Paradis et tristesse.

4ème jour fin juillet

Un taxi la tente mini arnaque, 3€ contre 5€. On lui signifie qu’on n’est pas dupes mais on laisse couler. C’est rarissime en Grèce en dehors d’Athènes. Signe de crise ? Rien ne peut l’affirmer.

Maria, la proprio de l’établissement où on crèche demande comment faire avec 60€ de retrait quotidien pour les menues dépenses de l’hôtel qui ne dépassent pas 100€, minimum pour payer par carte chez ses autres partenaires. On lui propose de payer une partie cash si ça peut dépanner : ça dépanne !

Paradis et tristesse.

5ème jour fin juillet

Le mari nous emmène gratos à la station de bus. Il ne nous dit plus yassas mais yassou. Bref, ils nous tutoie pour nous saluer. Un « tu » c’est le meilleur des salaires, non ?

Dans la nouvelle ville, les taxis ont décidé depuis longtemps de bloquer le compteur à une certaine somme quel que soit le déplacement. Illégal, mais ils auraient eu tort de se gêner auparavant. Mais, c’était avant la crise. Ils ont juste constaté que quasiment plus personne ne fait appel à eux chez les touristes. Heureusement, le logement propose trois navettes par jour. Ça va alléger la note.

A peine arrivée, je vois la proprio discuter politique avec un de ses potes. Tout le monde discute de la situation en ce moment. Personne ne s’en cache. La crise délie les langues.

Tous les Grecs sont rivés à la télé en boucle pour les moins informés et à l’Internet pour les plus sceptiques. Les débats à la Vouli sont suivis sur les tablettes. Sourires et gravité sur les visages. Blagues de façade pour les désabusés.

Paradis et tristesse.

6ème jour fin juillet

Le vieux retraité qui nous a demandé à notre arrivée si on voulait une chambre puis suite à notre refus si on voulait un taxi – pour l’anecdote, je me demande bien comment ils nous aurait pris, la valise et nous, sur son vieux scoot’, mais quand on veut se faire un peu de blé, on est prêt à croire à l’impossible sans doute...- ledit vieux nous a tapé la discute à l’arrêt de bus quand on l’a reconnu. Il dansait presque de joie, comme chaque Grec dès qu’il constate que t’es toujours dans les parages et que t’as pas fait faux bond. C’est chouette.

De fil en aiguille, ils nous a donné les bons plans plage, des conseils pour attendre le bus et où était l’ombre – Méditerranéen pur sucre-, puis, tout à trac, il nous a parlé des migrants, ses mots, pas les nôtres. 80 par 80 ils sont transférés à la capitale par bus avec un cordon sanitaire entre eux et le chauffeur au cas où ils auraient des maladies. Un médecin vient les visiter à chaque nouvelle arrivée (par la suite, les infos se sont affinées et j’ai pu constater quelques fantasmes dans les paroles du vénérable). Le samedi précédent, 850 sont parvenus là au lieu de 40 ou 80. Ils disent selon lui qu’ils sont Syriens parce que réfugié de guerre c’est mieux pour les papiers (de fait, c’est effectivement le cas pour beaucoup et pas parce que « ça fait bien »). Le vieux suspecte des provenances syriennes, afghanes, égyptiennes... En fait, il y a aussi des Irakiens. Un copain turc que je me suis fait très vite là-bas -faut dire qu’il est musicien, qu’il vote HDP proche du PKK et se fait arrêter de temps en temps, ça rapproche...- m’explique bien vite que 2 millions et demi de réfugiés syriens ont été acceptés sans problème par Erdogan en Turquie mais qu’ils sont traités comme de la m... et qu’après avoir fui les bombes que la Turquie encourage ou lance, ils tentent l’espoir ailleurs. J’y reviendrai peut-être.

Et puis le brave homme, à la maigre retraite de matelot, commence à expliquer qu’un de ces quatre l’Islam nous bouffera tous en Europe. Mon silence face à ce vieillard à la pension de misère, 400 € même pas, calme la diatribe. Je me contente de hausser les épaules. Le dialogue aurait probablement été à sens unique si j’avais commencé à dire mon désaccord. Mais dans mon attitude pacifique, j’ai la faiblesse de croire qu’il saura comprendre qu’il a peut-être tort et que ce n’est pas grave.

Il demande ensuite comment les Grecs peuvent payer un hôtel ou un restaurant avec seulement 60€ de retrait possible quotidien. Là, je me dis que l’argument ne tient pas. D’abord, parce qu’il n’y a quasiment que des Grecs en touristes et ensuite parce que tu t’organises pour 3 nuits et tu dépasses les 100€ que tu peux payer par carte. Pour le restau, à 2, tu en as certainement pour bien moins que 60, genre 20. Mais même si ça peut paraître peu cher pour certains d’entre nous, c’est quand même la peau des fesses pour beaucoup Grecs ou pas. Et puis pas cher, je sais bien que cela revêt bien des réalités selon le porte-monnaie. Les Grecs en vacances ne sont pas les Grecs moyens, voilà tout.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (1)

Petit déj’ avec un jeune prodige -le mot n’est pas galvaudé, il a joué pour nous et c’était un pur moment de bonheur-. Il est turc invité par le festival de guitare classique du coin. Il va jouer, participer aux master classes et enseigner. Un super gars, gentil, hyper humaniste, féministe, bref tout ce qu’on aimiste.

On avait discuté un peu mais au bout de 3 jours, il ose nous dire pour qui il a voté à savoir le parti kurde, que pour lui Erdogan a fomenté l’horreur de Suruc et que ce dernier est le véritable mec qui sème la terreur et non les Kurdes. Pourquoi je dis qu’il « ose » ? Parce qu’en Turquie, niveau démocratie, on le savait, mais c’est confirmé : pas la joie. Il a été arrêté sans raisons plusieurs fois. Il a un cerveau autonome. Ça semble suffire aux autorités...

L’aprèm, je vois depuis le balcon des hommes courir dans tous les sens. Mouvements de panique qui ne durent que peu. Je n’ai aucune info si ce n’est que de constater combien les réfugiés ont peur de se faire prendre et refouler. Fin de « l’ épisode ».

On se balade le soir dans la bourgade. Des touristes autres que grecs ces derniers temps, prennent un pot tardif le long de la rue menant au port. Douce musique. Et puis un truc cloche. Un bruit trop régulier qui dénote, qui détonne. Une centaine de réfugiés descend de la ville à l’unisson dans un pas de convoi. Ils marchent en ordre fantomatique, comme tout défilé fatigué où chacun se cale mécaniquement sur le pas de l’autre. Ils croisent les Européens en sens inverse des flâneries touristiques. Ils vont rejoindre les bus les menant au ferry qui va vers Athènes. Et puis ? On ne sait pas. Personne ne sait. J’ai beau interroger tous ceux du coins qui veulent bien parler : rien.

Les touristes sirotent leur cocktail à 6€ pièce et font mine de ne rien remarquer. La misère, ça choque trop en juillet-août. Le reste du temps, c’est normal, mais là, faut pas déconner : on ferme les yeux et on siffle l’alcool sucré. Il suffit d’attendre 5 minutes et le cauchemar aura passé...

Les réfugiés ont entre 20 et 40 ans. Les deux derniers, un peu en arrière du convoi, sont une des rares femmes et son enfant à la main.

Ils ont tous le même sac de couchage dans un sac plastique. J’ai supposé que cela avait été fourni par les autorités grecques mais il n’en est rien. J’ai appris par la suite que c’est la solidarité des habitants qui a organisé les premiers secours et l’approvisionnement des premiers besoins. J’y reviendrai en parlant d’une femme admirable.

Dans une main, l’enfant, pas plus de 8 ans, serre la main de sa mère, de l’autre, il tient un ballon gonflé, une baudruche jaune. Il est souriant, le môme ! Qui est ce bel ange qui lui a offert ce moment jaune gonflé de paradis que je l’embrasse ? Eh bien il se trouve que je suis hébergée par l’une de ceux qui a organisé cela.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (2)

Ce matin, aux abords de l’hôtel, des migrants, encore et toujours. Ils ont dû se planter de direction. C’est pas le chemin de d’habitude. Les Européens en goguette sont en émoi face à cette proximité qu’il prendrait presque pour de la promiscuité mais avec un certain quant à soi. Faut dire, ils sont majoritairement nordiques dans l’établissement. Le protestant a cela de bien qu’il tient à sa réserve. Certains pensionnaires sont mal à l’aise. Cela se voit. En discutant avec eux, je vois bien qu’ils sont désolés et impuissants, pas uniquement parce que ça les dérange. Maria-oui, elle aussi s’appelle ainsi, mais bon dans un pays archi majoritairement chrétien orthodoxe, c’est pas étonnant non plus- Maria donc explique que l’île a demandé aux autorités de s’occuper de ce phénomène massif. En fait, elle est modeste, Maria. C’est elle la femme admirable, on s’en sera douté. Elle fait partie de ceux qui se sont vraiment organisés face à l’incurie et la lenteur administratives et elle est largement responsable de la réponse humanitaire d’urgence qu’elle a organisée avec les habitants de l’île. Je le répète, je l’admire, et d’emblée. Elle est chouette, pleine de vie et de bon sens. Elle est belle, mais ça, elle n’y peut rien. Elle est libre, et ça, elle y peut tout.

Ils ont donc décidé, constatant l’immobilisme des autorités, eux, simples citoyens, de collecter des fonds, des fringues et des jouets permettant d’acheter les sacs de couchages que j’ai vus plus tôt. Pour le ballon jaune, elle m’a dit que ce n’était pas étonnant : ils ont fait gaffe à fournir aussi l’utile paraissant inutile.

Les MSF (Médecins sans frontières) sont arrivés un peu plus tard encore. Anecdote plus ou moins amusante : après qu’elle a déposé les chèques de dons, la banque lui a dit qu’il fallait 40 jours avant de pouvoir y toucher. Ni une ni deux, elle a mis la main à la poche sur ses propres fonds pour acheter l’essentiel.

Elle a discuté avec les gars. Ils veulent aller en Allemagne, Hollande ou dans les pays scandinaves. Ils paient 1200€ pour la traversée entre la Turquie et l’île. 4 gilets de sauvetage sont sur le bateau pneumatique prévu pour 15 personnes. Ils sont 40 et s’ils veulent un gilet supplémentaire, ils doivent payer un extra. 1200, c’est pour aller à Molyvos à 60 km de la capitale Mytilène. Pour aller à Mytilène, où le ferry est à prendre, c’est 1800€. L’arnaque du siècle. Le bus entre les deux villes coûte 7,50€. Sans information, ils paient ou préfèrent faire la route à pied. 60 bornes d’asphalte à traverser de nuit pour ne pas se faire prendre, pour ne pas cramer sous le soleil de plomb fondu, même si aucune autorité ou presque ne les inquiéterait de jour tant ils sont trop nombreux à encadrer. Ça non plus, ils ne le savent pas. Cela dit, pendant, 60 km de route, on voit les bouteilles plastique d’eau, éparpillées d’un côté de la route et de l’autre, par milliers et milliers, témoignant d’une traversée pénible pour les hommes, femmes et enfants fuyant la mort et la misère. L’écologie n’a que peu d’importance en cas de survie.

Les smugglers, trafiquants, passeurs, comme on veut les appeler, bref, les mecs qui font leur beurre sur la misère du monde sont chopés de temps en temps. Mais la masse d’argent générée par cette précarité fuyant les bombes est telle que cela peut arroser n’importe quelle branche pourrie par ce trafic de la peur.

Les hommes se côtoient, certains s’ignorent et d’autres leur marchent dessus.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (3)

L’ami turc stambouliote est sur le point de partir mais il ne peut s’y résoudre. L’ami aime la beauté. Il veut y rester même s’il n’a pas le moindre rond pour cela. Je ne sais si c’est mon côté artiste, mais je partage son côté fauché et son amour du paradis. Il vient de tomber amoureux en plus, le bougre ! Solidarité de cœur et de porte-monnaie, mais pas seulement. C’est un honnête homme au sens du XVIème, cultivé et philosophe et du XVIIIème, libertin et viveur. A la bonne heure ! Il me montre où aller.

A côté de ça, je me tiens vaguement au courant de ce qui se passe en France. Ça grenouille, ça marécage, ça boursicote, ça marivaude, ça galèje, ça se montre, ça s’agite, ça se noie dans un verre d’eau et ça se tuerait pour un mauvais poste qui permettrait d’éviter de travailler. Risible, rédhibitoire et révocatoire cuisine. On s’en fout : on a plus à faire ici, tout autant qu’ailleurs. Je « tombe » sur quelques non-nouvelles tant elles sont prévisibles : des déclarations, autopromotions et esquisses de coups de poignard dans le dos.

Pendant ce temps, des hommes, des femmes et des enfants marchent, sans plus rien. Qui s’en préoccupe ? Peu. Si peu.

On paie le dernier repas au copain turc qui n’a plus un flèche. On lui dit qu’on se fâcherait tout rouge s’il le refusait. On aime qu’il ne se sente pas gêné et comprenne que juste, c’est un pote. Sans arrogance, sans plan, sans contrepartie.

Je repousse les adieux. Je les déteste cordialement.

Notre copain turc sans plus un rond veut donner 10€ à une femme syrienne qui veut rejoindre la capitale de l’île. Elle refuse et préfère faire les 60 km à pied. Libre. Elle, je sais pourquoi je la respecte. Et lui, je sais pourquoi je l’aime.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (4)

Comme tous les matins, un hélicoptère patrouille vers les 6 heures du mat’. Maria trouve stupide de dépenser du kérosène de la sorte vu l’état des finances grecques. J’émets l’hypothèse que c’est pour vérifier si des corps... Elle m’arrête et m’explique qu’en hiver la mer peut être agitée mais là, elle n’est pas dangereuse donc pour elle, cette dépense est purement inutile.

Aujourd’hui, dans le village, ce ne sont pas 50 mais 200 personnes qui dorment sur le parking de terre battue à l’ombre de grands arbres sur des matelas de plastique très fins. Il y a des pics d’arrivée plus ou moins difficiles à prévoir. Le vieux Grec qui nous avait parlé se plaignait qu’ils polluaient sa belle île en laissant ça et là des déchets plastique. Je veux bien. Pourquoi ne se plaint-il pas que la jeunesse dorée grecque en particulier et européenne en général laisse des monceaux de mégots avec des filtres pas écolos du tout sur la plage de sa bienaimée île ? Passé une certaine heure et un certain degré d’alcool, les bienpensants au porte-monnaie bien garni n’en ont plus rien à faire de rien. Le lieu le plus « boum boum musique Riviéra» est de loin le plus sale, le plus pollué et décidément le moins sympathique. Après nous l’déluge et roulez jeunesse. Comme d’hab, le résultat est le même partout. Endoctriné par un discours dominant, certains pauvres blâment des pauvres et sont heureux des frasques des riches, espérant en retirer des miettes à très court terme. Aliénation quand tu nous tiens.

A l’endroit de ce bar branchouille, la plage. Des gamins jouent dans la mer sur des bouées et les parents s’inquiètent qu’ils n’aillent trop loin. Pendant ce temps, des bateaux pneumatiques surpeuplés n’inquiètent pas grand monde. Selon un article du Times, les réfugiés lâchent par dessus bord jusqu’aux objets de première nécessité comme des fauteuils roulants, histoire de garder un peu d’eau à bord et de pouvoir maintenir l’embarcation de fortune à flot.

Le soir, trois Américaines, la soixantaine bien tapée, discutent avec nostalgie de leurs jeunes années autour d’assiettes de poissons. Elles se souviennent de quand, enfants immigrées grecques aux USA, elles s’habillaient à l’équivalent du secours populaire. L’une d’entre elle rappelle aux autres comment une de leurs camarades de classe leur avait donné un « quarter » (25 cents) par charité et qu’elle le lui aurait bien fait bouffer. Les deux autres rient de bon cœur. Il est temps de payer. Celle qui a raconté l’anecdote pas si anodine pose des billets de 50 comme s’il en pleuvait. Elle me regarde et dit qu’elle les confond avec ceux de 10. Elle rectifie le tir avec un sourire. La roue tourne, me dit-elle avec un clin d’œil. Oui, la roue tourne.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (5)

Il faut prendre le bus pour rejoindre la capitale. Le parking des réfugiés est juste à l’arrière de la station. Un autre bus se remplit. Il est pour eux. Pas tous. Il ne contient que 50 places. C’est le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR), bref l’ONU, qui organise le transport. Il y a le logo à l’avant du bus. Certains s’avancent donc en mettant leur maigre bagage, un pauvre petit sac, en soute. Ils sont émaciés, haves, les traits tirés, la mine grave et résolue. La nana en charge de remplir le bus comme si elle chargeait une bétaillère gueule comme un veau en anglais. « Il reste 15 places ! On se dépêche ! 10 places ! Allez, on se bouge ! 3 places ! Ah, mais qu’est-ce qu’ils font ? 1 place ! ». C’est fait. Pendant ce temps, parmi ceux qui restent, les plus jeunes improvisent une partie de foot. Un petit tchoutchou chargé de faire visiter la côte aux touristes nous croise. Les gens sont hilares et blaguent. Ils n’ont pas vu la scène qui vient de se passer à peine 30 secondes plus tôt. Nous, ceux qui ont assisté à l’opération et attendent le bus pour Mytilène, on se regarde. Rien à dire. Surréaliste. Les affres du monde rendent les détails de la vie dérisoires. On monte dans le transport. Tout le long des 60 km, des chaussures abandonnées, des bouteilles vides, des vêtements. C’est le chemin pour le ferry vers Athènes que beaucoup ont fait à pied depuis des mois. Au-delà, une mer d’oliviers centenaires couvre la campagne remplie des stridulations de cigales insouciantes.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (6)

5 heure 30 du mat’ L’aéroport est sous la lumière blafarde des réverbères. Une petite chapelle se trouve en face. Ici, si tu n’as pas de petite chapelle orthodoxe à chaque coin de rue, c’est que tu n’es pas en Grèce. Une, deux, puis trois, quatre, cinq, six, sept, huit personnes ? Le compte est difficile à faire dans cette pénombre.

On distingue des enfants en bas âge, des petits, deux femmes peut-être, deux hommes au moins aussi. Ils vont et viennent, dehors puis dedans. Les femmes sont voilées. Ce n’est pas pour prier. Ils se changent. Ils piochent quelques vêtements dans le peu de sacs regroupés sur le parapet entourant la chapelle. Il nous reste un jus d’orange. C. décide rapidement, sans mot dire, d’aller le donner à une des femmes. Je chiale en silence comme une conne. Court dialogue. Good morning. Orange juice ? Thank you . Fin de la « rencontre ». On finit clopes et cafés. On entre. Direction les toilettes. Je suis assise à l’extérieur dans le couloir en face. Je revois la même jeune femme. Je m’interdis tout regard de commisération, toute expression désolée. Je sais que ce serait insultant. Je détesterais cela si j’étais elle, j’imagine. Mais je ne peux qu’imaginer. Elle a emmené ses trois enfants de trois à six ans, pas plus. Elle leur fait une toilette sommaire puis elle les laisse un court instant assis sur les sièges à quelques mètres d’elle. Dignité. Elle se passe de l’eau sur le visage et les bras. Elle ôte ses fines chaussettes et enlève ses chaussures d’homme qui ont trois tailles, au moins, de plus que ses pieds. Elle lave rapidement ses chaussettes, remet les chaussures dans lesquelles elle flotte absurdement. Elle ressort tandis que le plus vieux des enfants me regarde taciturne, le plus conscient peut-être de sa précarité. La plus jeune sautille et s’adresse à ses deux frères qui ne lui répondent pas, encore endormis ou trop hagards. On ressort.

Un ferry immense passe au loin Comme tout ici, l’aéroport est en bord de mer. Le soleil se lève sur un rose horizon. C’est grandiose et hideux. Les univers se télescopent. Le magnifique et l’insupportable se côtoient sans raison : mes vacances, leur misère, mon impuissance, leur espoir. Je me suis amusée. Je ne m’en excuse pas. Ce serait l’ultime crachat à la gueule du pauvre. Le misérabilisme, c’est du mépris à l’envers. Je ne tomberai pas dans une culpabilité de mauvais aloi. Et je n’aurai pas l’indécente autosatisfaction de dame patronnesse qui a fait ses bonnes œuvres en bramant que j’ai eu des vacances solidaires. J’ai plus que le RMIste. Mon pays n’est pas sous les bombes. Si je reviens fauchée comme les blés, c’est parce que je l’ai voulu. J’ai filé mon fric à des Grecs, ça tombe bien. C’est tout.

Paradis et tristesse.

1ers jours d’août (7 et fin)

La valise a été perdue dans le transfert. On s’en fout. On reviendra plus facilement chez nous. Un mec, l’air sympathique du pitbull avec un croc au sortir de la babine, vient réclamer patibulaire un dédommagement parce que sa Samsonite a été endommagée dans le transport. Il est au bord de l’apoplexie. Il enrage. Il est à deux doigts de crier au scandale. On le regarde. Il ne comprend pas à quel point ce n’est pas grave, à quel point il a de la chance en fait, pas par rapport à nous, mais à ceux qu’on a quittés 6 heures plus tôt.

Je lis les articles sur la Grèce et les différentes déclarations. Ça ne parle que de dette, de prêt, de sacrifices supplémentaires à faire, de trahison. Personne ne voit donc qu’ils font comme ils peuvent ? Une flopée d’affirmations irresponsables tourne sous mes yeux. Le décalage est abyssal entre les assertions déconnectées et bien pompeuses et la réalité là-bas. Là-bas ? Oui, c’est déjà un là-bas, bien loin, pas encore tout à fait irréel mais ça ne va pas tarder. Je fais l’erreur fatale : je regarde Facebook. Des personnes osent expliquer que s’ils ont le fric pour le passeur, c’est que ces « migrants » ne sont pas si à plaindre. J’espère que ces propos sont des épiphénomènes, mais j’ai comme un gros doute. Et puis c’est déjà de trop. Ça me rappelle je ne sais plus quel(le) politique qui a cru bon parler de « vacances » en évoquant ces personnes qui cherchent à échapper à la mort. Ils passent de réfugiés à fuyards. Des lâches qui n’osent pas reconstruire leur pays, qui ne résistent même pas. Le crétin vaticine peinard derrière son clavier ou devant les caméras. Il éructe bien à l’abri. Il a des solutions bien pourries plein la bouche sans jamais parler de l’origine géopolitique c’est-à-dire économique de la situation. Passons...

Là-bas, j’ai discuté avec un max de gens, des Grecs, des Danois, des Turcs, des Allemands... Tout le monde est surinformé. On sait tous ce qui se passe. Les discours, à quelques exceptions près se rejoignent. Le pékin moyen est plutôt de gauche en fait. Et partout le même constat : les élections ne sont pas truquées, mais elles sont biaisées : peu de gens y vont, les résultats sont rarement respectés ou impossibles à honorer face à des institutions supranationales qui ont rayé la démocratie de leur vocabulaire avec des traités si bien ficelées que tu n’as qu’à fermer ton clapet. Et l’extrême droite grignote, grignote.

En général, les Grecs pensent que Tsipras fait ce qu’il peut. Ici, tout le monde a hurlé et hurle encore à la trahison. C’est vrai, son aile gauche –je ne sais même pas si c’est le bon terme- le lâche et veut sortir de l’Europe mais ce n’est absolument pas le cas de la population qui pense que ce serait un saut dans la grande inconnue pour tomber dans les bras de la Chine ou de la Russie, ces immenses démocraties malaimées. La peste ou le choléra, c’est aller de Charybde en Scylla. Les beaux discours restent des discours et sont bien beaux. Les Grecs, eux, pas tous, mais beaucoup, organisent pragmatiquement la solidarité entre eux et pour les autres. La philoxenia en grec moderne, la xenia en grec ancien, c’est millénaire. Ça veut dire l’hospitalité, ce lien de réciprocité avec l’étranger que l’on va accueillir sous peine de ne plus pouvoir se regarder en face. Les frontières ne cherchent qu’à abolir ce nœud. Les papiers d’identité ne servent qu’à vérifier si tu as droit au paradis ou si tu es condamné à l’enfer. Ici, la gauche se tape sur la gueule et continuera bien longtemps. Nous n’avons pas de dynamique à la Syriza ou à la Podemos. A moins d’organiser autre chose, avec des gens un peu plus sincères... Les élections diverses se profilent et c’est l’empoignade dans les arrière-boutiques et la grosse tambouille dans les cuisines. Les comptes d’apothicaire ont commencé. Le boulier des boulets de la politique s’est remis à résonner. Chacun veut sa tête sur la photo, son petit poste au passage et surtout maintenir à flot son petit parti. Dérisoirement criminel, n’est-il pas ? Si tu évoques le problème, tu passes pour un naïf ou pire pour quelqu’un qui voudrait se faire passer pour sincère. C’est à désespérer. Dans mon coin, il y a quelque temps, j’ai vu un mec passer son temps au téléphone, des centaines de coups de fil, pour dézinguer tout ce qui se faisait. Il a instillé le doute, distillé des infos biaisées et réussi à réunir tout ce qu’il y a de plus aigri autour de lui. Je me souviens encore de son regard narquois quand je lui ai proposé de travailler ensemble plutôt que de tout détruire. J’ai compris. C’était mort. Sa seule énergie et celles qu’il réunissait prenaient leur source dans le morbide. C’est vrai. La destruction, c’est plus simple à organiser. C’est un fait.

Paradis et tristesse.

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